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Un peu de bilan et quelques perspectives après 4 mois de combat.

Les enseignements du second 49-3.

Un peu de bilan et quelques perspectives après 4 mois de combat.

La dernière séquence de 49-3 mérite qu'on en tire les quelques enseignements. Ce n'est d'ailleurs pas « la dernière », contrairement au sentiment qui prévaut : la pantalonnade parlementaire continue, et les syndicats réformistes (CGT, FO, FSU, Solidaires : oui, vous avez bien lu « réformistes », je m'en explique plus loin) appellent à une journée contre la loi « travail » le 15 septembre.

Premier enseignement : la tentative de compromis interne au groupe des députés PS, initiée par le député Olivier Faure, a été violemment dénoncée par le premier ministre comme une sombre manœuvre visant à détruire l'essence même du projet de loi. En fait il s'agissait de bloquer le niveau plancher de rémunération des heures supp' à +25%. On a là une belle pièce à conviction du but fondamental de M. Valls : baisser le prix de la force de travail, baisser les salaires.

Second enseignement : la droite (groupe parlementaire « Les Républicains ») a fait savoir tout de suite qu'elle ne déposerait plus de motion de censure. Au delà de la phraséologie (dépourvue de tout intérêt) qui décore ce geste, sa signification est claire : la droite soutient Hollande et Valls contre le salariat, et veut les utiliser jusqu'au bout pour prendre le relais aux présidentielles de 2017, mais pas avant. Et plus encore, elle craint comme la peste une défaite de ce gouvernement devant les grèves et la résistance sociale, qui ouvrirait la crise du régime en place.

Troisième enseignement : la motion de censure de gauche n'a à nouveau pas pu être déposée faute de 2 députés (56 sur 58) pour la signer. 56 députés seulement pour tenter d'exprimer la volonté populaire majoritaire, et que leurs contradictions, leurs craintes voire leurs compromissions ont empêchés d'être plus. Une précision : la remarque sur « leurs contradictions, leurs craintes voire leurs compromissions » n'est pas réservée aux seuls « frondeurs » du PS, elle vaut aussi pour les élus FdG et EELV.

La question de la représentation politique du salariat.

Mis bout à bout, ces enseignements ont une portée qui va bien au delà de cette énième et triste, ou risible, palinodie parlementaire sous la V° République.

Un président de gauche et le gouvernement qu'il a nommé ont entrepris, avec le soutien de la droite, de l'extrême-droite et du patronat, de détruire les droits sociaux et les libertés démocratiques, et l'Assemblée nationale élue après la présidentielle de 2012 s'avère la moins représentative et la plus obéissante de l'histoire de ce régime.

Voila qui concentre le bilan d'un siècle, car derrière l'affrontement social français de cette année 2016, nous avons l'héritage d'un siècle de social-démocratie et de stalinisme : le salariat (actifs, chômeurs, retraités, jeunes) qui lutte en tant que classe, à travers notamment ses organisations syndicales, et qui a encore été à l'origine de la défaite de Sarkozy (et donc de l'élection de F. Hollande en 2012), ne se sent pas représenté politiquement. Ceci ne se limite pas au PS qui, en tant que parti, n'a que le tort supplémentaire aujourd'hui d'être à la remorque d'un gouvernement qui achève d'ailleurs de le détruire, ceci vaut pour toute « la gauche », sans discrimination.

Cela, même si des liens historiques, et parfois locaux, existent avec tel ou tel secteur de « la gauche », bien entendu ; mais le mouvement social qui s'est levé en 2016 n'a pas, pour l'instant, de représentation politique digne de lui, et j'ajouterai que c'est d'ailleurs, d'une certaine façon, pour cela qu'il s'est levé : c'est parce que des millions de gens sentent bien que le système actuel, l'ensemble des partis, et les prochaines élections présidentielles, ne comportent par eux-mêmes aucune solution pour eux, aucune possibilité de donner un avenir aux enfants, aucune possibilité d'arrêter la régression sociale, démocratique, environnementale, c'est à cause de cela justement qu'ils sont entrés en mouvement en pleine année électorale pourtant.

A propos des syndicats.

Dans cette situation, les syndicats réformistes sont investis d'une place politique hypertrophiée, qu'ils n'ont pas vocation à assumer.

J'entends par syndicats réformistes ceux dont les appareils dirigeants, quels que soient leurs défauts, ont encore besoin pour exister d'un minimum d'indépendance leur offrant une marge de manœuvre, possible seulement aujourd'hui par le maintien d'un minimum de garanties légales – celles que l'inversion de la hiérarchie des normes dans la loi « travail » veut détruire. Sous l'effet de ce besoin et de la pression de leurs militants, notamment ceux de la CGT qui ont voulu retrouver toute la combativité historique censée être celle de leur organisation – et on peut dire qu'ils y sont arrivés, honneur à eux – ces syndicats se sont retrouvés, après avoir essayé de l'éviter, dans une situation de confrontation avec l'exécutif, gouvernement et président.

Quant aux syndicats normalement appelés « réformistes » par gouvernement, patronat et médias, CFDT en tête, ils ne le sont pas : ils poursuivent un programme d'intégration à l'Etat et/ou à l'entreprise, qui fait des syndicats autre chose que des syndicats : des officines d'encadrement du personnel.

Les syndicats réformistes, donc, CGT en tête, avec une unité profonde entre CGT et CGT-FO sur le mot d'ordre de retrait, en appelant à la résistance, ont chevauché une vague puissante qui va continuer à avancer. A plusieurs reprises, fin mars, lors du premier « 49-3 » et lorsque les grèves dans les transports, les raffineries, le traitement des déchet et la manifestation nationale du 14 juin se sont combinées, ils avaient la possibilité, non pas d'appeler à l'insurrection, mais d'accélérer le timing, le tempo, par la réalisation de la grève totale sur 2 ou 3 jours en se dirigeant sur le pouvoir exécutif. La force de la mobilisation, ce qu'elle a réalisé, sa durée, sa résistance dans la durée, attestent de cette possibilité. Celle-ci ne dépendait d'aucun débordement mais bien d'un appel des sommets.

Ceux-ci n'en ont pas voulu par peur de la situation que cela aurait ouvert : la défaite du gouvernement et la crise du régime, avant les présidentielles. Peur de gagner, en quelque sorte. A leur corps défendant nos dirigeants confédéraux peuvent dire que le vide politique, justement, n'est pas ce qu'ils ont vocation à combler. Certes, mais si leur vocation est de faire avancer des revendications, cet argument politique ne justifie pas leur retenue.

Le vide est là, de toute façon : battre l'exécutif prétendument « de gauche » de la V° République avant même les présidentielles, au grand dam de la droite et de l'extrême-droite qui veulent garder ce président et ce gouvernement aussi géniaux pour elles jusqu'au terme, serait bien la meilleure manière d'affronter ce vide qu'il va falloir affronter de toute façon !

La question non seulement de l'unité syndicale, mais de l'unification syndicale démocratique dans une grande CGT réunifiée, mérite d'être remise à l'ordre-du-jour des débats concrets de la rentrée prochaine.

De mars à juin, vis-à-vis des directions syndicales, les débats nécessaires portaient sur le timing et donc sur la grève générale, pas comme un mythe mais sous la forme concrète et rapide de la grève totale à un moment donné. Le gauchisme dénonciateur dans ce contexte s'est avéré plus qu'improductif. Un exemple : s'imaginer que l'affrontement entre « la base » et « les chefs » a pris la forme du petit incident devant la préfecture à Moulins lors de la manif départementale du 28 juillet, c'est vivre dans les représentations idéologiques et pas dans le réel. L'UD CGT a eu mille fois raison d'empêcher une quinzaine de personne d'investir la préfecture ce jour là, au mépris de toute démocratie car telle n'était pas l'orientation ni l'intention de l'ensemble des manifestants, qui, par sa masse, par ses mots d'ordre, par sa structuration syndicale, par ses pétitions, était mille fois plus « à gauche », si l'on entend par là le fait de menacer réellement pouvoir et patronat, que les partisans d'une micro-action d'éclat qui aurait rapidement tournée à la provocation policière.

Une des traductions du fait que ce mouvement social de masse porte en lui la recherche d'une issue politique, d'une représentation politique démocratique qui lui manque, mais qui doit procéder de lui-même et ne pas le surplomber en l'invitant à la suivre, a été « Nuit debout ». On parle beaucoup des limites et des confusions de « Nuit debout ». Il n'empêche que ce phénomène a eu le mérite d'exister. Il n'a pas apporté « les réponses » et n'y prétend semble-t-il pas, mais il a posé bien des questions. Quant à ses limites, je dirai qu'elles étaient largement inhérentes à son appellation : pour la masse des prolétaires, la grève tous ensemble n'est pas forcément chose facile, mais passer ses nuits debout, c'est encore plus dur et fatiguant.

Esquisse d'une méthode de regroupement politique.

Il existe nombre d'organisations, courants, personnalités, qui expriment avec diverses nuances l'essentiel de ce que je viens d'exprimer là, à savoir la nécessité d'une représentation politique nouvelle. Entre ceux qui veulent « sauver la gauche » ou « rénover la gauche » et ceux qui appellent au big bang pour que « le peuple » se dresse au delà des partis, je me prononce pour une approche concrète : il s'agit de représenter qui ? Quelle est la force sociale qui cherche à agir politiquement avec ses méthodes propres et qui a besoin d'une telle représentation, laquelle ne peut pas lui être offerte comme la pâtée aux cochons, ou comme l'ostie aux croyants, mais qui ne peut qu'émaner d'elle, en intégrant bien entendu toute la diversité des partis, des courants, des personnalités, et même des sectes, qu'elle charrie avec elle ?

Cette force, c'est notre « mouvement social de 2016 ». Mouvement social qui venait de plus loin (que l'on pense aux grèves bretonnes de fin 2013), et qui doit voir le rejoindre d'autres couches encore (les profs, en particulier!). Ce mouvement, qui est tout sauf amorphe, est celui du salariat organisé syndicalement avec des secteurs plus larges, notamment jeunes, autour de lui. A quoi ressemblerait la représentation politique de ce mouvement ? Elle lui ressemblerait, évidemment

La vraie question est : sur quoi doit-elle porter, quelle est la pointe politique d'un tel mouvement ? La démocratie, entendue comme destruction de ce qui lui fait obstacle. La destruction, cela peut être très créatif. Ce qui rend possible un scandale tel que ces 49-3 à répétition, ces violences policières généralisées, c'est le régime de la V° République. Le mouvement social de 2016 se dirige, organiquement beaucoup plus que consciemment, contre ce régime. Son expression politique doit le dire consciemment. S'il gagne contre Hollande et Valls, il entame la destruction de ce régime qui est aussi celui de Sarkozy, de Gattaz et de Mme Le Pen.

La démocratie sur la base d'un mouvement social librement organisé, c'est l'élection de représentants pleinement responsables, donc révocables, exerçant le pouvoir et ne le laissant ni à la finance et à « l'entreprise », ni à l'appareil bureaucratique et militaire des préfets, recteurs et autres, ceci au niveau national sous la forme d'une assemblée constituante.

Dans le même mouvement, la rupture avec l'Union Européenne, c'est-à-dire avec des institutions oligarchiques émanant des États existants, va de soi, et la démarche démocratique ainsi engagée a vocation à s'adresser aux autres peuples d'Europe et de Méditerranée, pour leur union libre et fraternelle.

En quelques lignes, on vient ici d'en dire beaucoup. Mais ces généralités sont très précises : elles fixent un objectif, le pouvoir d’État, la destruction de ce pouvoir dans sa forme existante qui ne sert que le capital, et elle engage un mouvement réel qui a une base sociale – le mouvement dans lequel nous sommes engagés. On dira de ce mouvement qu'il est défensif et ne veut pas tout cela. Allons donc : les vrais révolutions sont défensives, elles sont faites par la société qui se défend, et pas par des minorités qui veulent détruire la société - ces minorités sont au pouvoir !

Ce qu'en quelques lignes j'ai esquissé n'est que le développement logique de ce que voudrait dire une victoire sur l'exécutif à propos de la loi « travail ». Cela explique la montée aux enchères et la violence de l'affrontement, et qu'il ne soit en aucun cas terminé. Il est de bon ton dans les sphères militantes, qui ont leurs réflexes et leurs schémas, de toujours vouloir entre soi parler « programme » et « propositions ». Laissons donc le mouvement réel réaliser son programme et ses propositions, d'ailleurs fort simples - un avenir pour les enfants avec des droits sociaux, une vraie démocratie et une terre préservée, si peu de choses mais si énormes ...- et regroupons des courants, des militants, des individus, des forces politiques, diverses par leurs origines et leurs habitus, sur ces lignes de force politique, qui ouvrent la voie en désignant les cibles réelles. Chacun est parfaitement en droit de promouvoir son grigri - VI° République, tirage au sort ou pas tirage au sort, circuits courts, danse de la pluie ...- pourvu qu'il n'en fasse pas une condition, un préalable à l'action commune pour gagner dans l'unité et détruire ce régime, ouvrant la voie à la vraie démocratie.

Petit exercice de mise des pieds dans le plat pour conclure.

Mais comme le mouvement social n'a pas vaincu l'exécutif, ce sont bien sûr les élections présidentielles qui fournissent et vont fournir le plus grand nombre d'injonctions préalables à tout regroupement et à toute action.

La démarche politique que je viens de dessiner n'implique aucun préalable sur ces élections et n'exclut que le vote pour les candidats directs du capital : droite, extrême-droite, « gauche » hollando-valsienne-macronienne. Mais elle met, délibérément, les bœufs avant la charrue, comme il se doit.

Histoire de mettre les pieds dans le plat, il est donc clair que cette démarche démocratique est rigoureusement l'inverse de celle adoptée par l'opération de promotion de la candidature de J.L. Mélenchon depuis son lancement : le candidat d'abord, on s'y rallie ensuite, et quiconque critique est soupçonné, par le bataillon des fidèles « insoumis » (pas tous, certes, mais une proportion inquiétante en est arrivé à ce niveau zéro de l'argumentation), d'être soit un « agent du PS », soit un adepte du « tout sauf Mélenchon », soit un conservateur aigri, sommé de se soumettre à l'injonction prétendument « insoumise » de faire allégeance et serment de fidélité au « seul candidat possible », le seul sérieux, le seul valable, qui sera élu (oseriez-vous en douter?), et qui, une fois élu, une fois sacré roi, abolira la monarchie et permettra, par la magie de son verbe, au bon peuple d'accoucher d'une assemblée constituante (oseriez-vous douter qu'une fois élu le chef suprême fera don de son corps à la démocratie rétablie ? Hommes de peu de foi!).

Nous sommes là, à un degré assez grave, dans une idéologie d'utopie bonapartiste qui a été conçue avant, en dehors, et finalement contre, le mouvement social réel qui, lui, ne s'en est pas remis à la présidentielle, ce qui n'empêche pas nos utopistes d'expliquer qu'ils sont les seuls réalistes. Je me demande parfois si ce genre d'insoumis est si loin du RPF gaulliste de 1947. Bon, je suis un tantinet méchant, mais si cela peut faire réfléchir …

Ces remarques ne contredisent en rien, mais prolongent, le fait d'avoir soutenu activement le même candidat en 2012 dans ce qui était alors une démarche unitaire, et non un appel au rassemblement par dessus les classes et les partis derrière « un homme ». Celui-ci aurait pu faire un bon représentant potentiel du mouvement actuel.

Et on ne saurait exclure de voter pour lui, pas plus que pour n'importe quel candidat issu des courants qui relèvent, au sens large, du mouvement ouvrier et de la gauche politique. Paradoxalement, les courants demeurés au PS qui appellent à faire des primaires une sorte de référendum contre Hollande – à condition de laisser de côté leur rhétorique inaudible aujourd'hui sur « l'unité de toute la gauche », car aucune unité n'est possible avec tout ce qui dépend de ce président et de ce gouvernement antisociaux -, Gérard Filoche en particulier, suivent un timing beaucoup plus proche du mouvement social réel, à condition de ne pas attraper eux aussi le virus de la V° République qui rend fous les postulants à l'approche de la présidentielle.

L'auteur de ces lignes n'a pas à ce jour et à cette date de recette et donc de candidat à promouvoir, mais il pense que c'est un avantage sur ceux qui ont déjà un ordre de mission à remplir, car ceci permet de partir du mouvement réel (y compris pour le cas échéant soutenir tel ou tel, ou pas), mouvement réel dont personne ne peut, tout de même, nier l'existence cette année dans notre pays.

Ce mouvement réel a bien plus de bon sens que tous les courants qui ne raisonnent que par la présidentielle. S'il avait fait comme eux, il n'aurait pas nourri un flot de grèves montantes et de manifestations en mars 2016. Le premier hommage que les militants devraient lui rendre devrait être d'apprendre à discuter de tout sans anathèmes et sans préalables, sans classification de tel ou tel comme « agent de », « membre de », adepte de telle ou telle doctrine, voire pire encore. Cette élémentaire maturité n'est guère répandue. Pourtant, sur le terrain syndical, quand il s'agit de sauver des emplois, de défendre des salaires, de maintenir des services publics, elle s'impose automatiquement. Et si on commençait à en prendre de la graine aussi sur le plan proprement politique ?

Vincent Présumey, le 9 juillet 2016.

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